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[Culture Générale] Henry Luce, fondateur de Time, Fortune et Life

09/08/2011

Fondateur des magazines « Time », « Fortune » et « Life », et anticommuniste convaincu inventa le newsmagazine et le photojournalisme.

« Il est hors de question que cet homme quitte le sol des Etats- Unis ! » En ce jour de 1942, l’orage gronde dans le bureau de F. D. Roosevelt, le président des Etats-Unis. La raison de l’ire présidentielle ? Henry Luce, le tout-puissant patron de presse, fondateur et propriétaire de « Time », « Fortune » et « Life », les trois magazines les plus lus outre-Atlantique. A quarante-quatre ans, l’homme est alors au faîte de sa puissance. Mais, depuis quelque temps déjà, ses prises de position, toujours à rebours de la ligne officielle du gouvernement, ont le don d’exaspérer la Maison-Blanche. Il y a eu d’abord, à la fin des années 1930, ces éditoriaux enflammés du « Time » appelant à contenir la menace fasciste en Europe puis, à partir de 1939, à entrer au plus vite en guerre aux côtés des Anglais et des Français. Roosevelt a d’autant moins apprécié ces tirades que Luce les a assorties d’une dénonciation systématique de sa politique, trop isolationniste a ses yeux. Loin de l’avoir calmé, la guerre a encore avivé ses critiques. Depuis 1941, Henry s’est en effet trouvé un nouvel adversaire : les communistes ! Une pierre de plus dans le jardin de Roosevelt, qui a fait de l’alliance avec l’URSS l’un des piliers de ses objectifs de guerre. Faute de pouvoir faire plus, le président a donc décidé de consigner Henry Luce sur le territoire américain. Un comble pour ce grand voyageur qui, le 10 mai 1940 encore, au moment où les Allemands lançaient leur grande offensive sur la France, se trouvait dans l’Hexagone…

Quelque chose de messianique
L’anticommunisme restera la marque de fabrique de « Time », de « Life » et de « Fortune » jusqu’à la mort de leur fondateur, en 1967. Au nom de cette cause, Luce se brouillera avec deux présidents, Roosevelt et Truman, accusés de tiédeur ; portera Eisenhower au pinacle et soutiendra au-delà de toute raison le leader chinois Tchang Kaï-chek, confronté à l’insurrection de Mao. « La presse de Luce a manipulé 50 millions de personnes chaque semaine », a pu écrire un historien, parlant du rôle et de l’influence des trois magazines. Jugement en partie exact. Car, s’il est vrai que l’anticommunisme parfois obsessionnel de Luce influença profondément l’opinion américaine, surtout à l’heure de la guerre froide, les ressorts secrets du formidable succès de « Time », de « Fortune » et de « Life » doivent être cherchés ailleurs. Dans leur nouveauté d’abord. Lancés avant la guerre, les trois magazines inaugurèrent, chacun avec sa ligne éditoriale propre – les informations générales pour « Time », les informations économiques pour « Fortune » et l’information illustrée pour « Life » -un nouveau type de presse appelé à un bel avenir : celui du newsmagazine. Par leur contenu aussi : au fil des ans, et surtout à partir des années 1950, « Time », « Fortune » et « Life » incarnèrent en effet au plus haut point l’idée que les Américains se faisaient de leur pays : une nation fondée sur la liberté individuelle, l’efficacité économique incarnée par les grandes entreprises et appelée à gérer les affaires du monde.
Ce rôle que les Etats-Unis devaient jouer à ses yeux, Luce le théorisa lui-même dans un texte célèbre publié dès 1941 dans « Life » et intitulé « American Century ». « La guerre donne aux Etats-Unis, la plus puissante nation au monde, une opportunité unique d’assumer le leadership sur le monde », écrivait-il, prémonitoire. Cette profession de foi eut une influence certaine dans les cercles du pouvoir à Washington et dans l’opinion publique américaine. Il y a quelque chose de messianique chez Henry Luce…

Un trait de caractère qui s’explique sans doute par ses origines familiales. Henry Luce est en effet le fils de Henry Winters Luce, un missionnaire presbytérien parti en Chine pour y faire oeuvre d’évangélisation. C’est dans ce pays, pour lequel il éprouvera toujours un profond attachement et où il se rendra à multiples reprises, que Luce voit le jour en 1898. Il y restera jusqu’à l’âge de quatorze ans, suivant ses parents dans leurs pérégrinations, recevant une solide instruction grâce au réseau déjà consistant de missions anglaises et américaines implantées sur place. En 1912, il part, seul, pour les Etats-Unis afin d’y poursuivre sa scolarité au collège Hotchkiss, dans le Connecticut. Elève brillant, il s’investit dès le départ dans l’un des deux magazines littéraires du collège, dont il finit par prendre la présidence. Ce type de publication, commun à la plupart des collèges et des universités américaines, est alors tout sauf un simple passe-temps. Il s’agit de véritables journaux, dont il faut gérer le contenu rédactionnel, les abonnements, la fabrication, mais aussi les entrées publicitaires. Henry Luce se passionne pour la gestion du magazine. C’est également à Hotchkiss qu’il se lie d’amitié avec Briton Hadden, avec lequel il fondera plus tard « Time » et qui, pour l’heure, dirige le deuxième magazine littéraire du collège. Rivaux mais unis par une même passion pour la presse, les deux amis poursuivent ensemble leurs études à l’université de Yale. Durant sa scolarité, Luce est admis au sein de la très prestigieuse Skull and Bones, une société secrète qui accueille l’élite des étudiants américains, dont beaucoup par la suite exerceront de hautes responsabilités au sein du gouvernement ou du monde de l’entreprise. Henry Luce s’y fait d’utiles relations.
En 1921, ses études terminées et après un bref passage comme reporter junior au sein du « Chicago Daily News », Henry Luce, qui a décidé de faire carrière dans le journalisme, est recruté par le « Baltimore News ». Il y retrouve Briton Hadden. C’est alors que les deux amis décident de fonder leur propre titre. Pas un simple quotidien comme il en existe déjà beaucoup outre-Atlantique, et dont Luce et Hadden stigmatisent le côté trop sérieux et la longueur des articles ; pas non plus un périodique élitiste, comme l’« Atlantic Monthly », ou un magazine à thèmes, à l’image du « Collier’s Weekly », de « Vogue » ou de « Vanity Fair », fondés un peu plus tôt par Condé Nast. Leur inspiration, c’est plutôt du côté du « Digest », créé en 1890 et qui propose une large sélection d’articles, que les deux hommes vont la chercher. Le succès de cette publication les persuade qu’il existe un créneau pour un magazine d’informations générales offrant chaque semaine une synthèse de l’actualité, « un magazine que les gens, de plus en plus accaparés par leurs occupations, pourront lire en moins d’une heure », comme le dira Henry Luce. Ce que visent les deux hommes, ce sont en fait les classes moyennes américaines, en plein essor et sur lesquelles repose en grande partie la prospérité économique du pays. A cette population pressée mais consciente de son importance, Luce et Hadden veulent offrir ce qu’elle n’a pas encore : une information claire, précise et concise, présentée de façon ni trop simpliste ni trop intellectuelle…

C’est exactement ce que leur propose « Time », acte de naissance du newsmagazine, dont le premier numéro sort en 1923. Six mois durant, Luce et Hadden ont fait le tour de leurs relations pour « lever » les 100.000 dollars nécessaires au lancement du magazine, trouvant finalement l’essentiel de leur soutien auprès d’anciens de Yale et de Skull and Bones. Dirigé alternativement, d’une année sur l’autre, par Luce et par Hadden, puis, après la mort de ce dernier en 1929, par le seul Henry Luce, « Time » innove sur plusieurs points : la qualité de sa rédaction, en premier lieu, confiée à d’anciens de Yale ou de Harvard, qui mettent un point d’honneur à rédiger leurs articles dans un anglais parfait ; la concision des articles, en second lieu, dont aucun ne doit faire plus de 400 mots afin de ne pas lasser le lecteur ; la diversité des rubriques, en troisième lieu, le magazine abordant aussi bien l’actualité nationale que les nouvelles internationales, les arts et les lettres, les sports, l’éducation, la religion ou bien encore la vie économique ; la présence de photographies pour illustrer le texte ; enfin, et surtout, la mise en avant, chaque année en janvier, d’un « homme de l’année », dont le portrait s’affiche sur la couverture. Le premier sera, en 1927, Charles Lindbergh. A l’opposé de la plupart de ses confrères patrons de presse, qui ne jurent que par le mouvement des « masses », Henry Luce ne cache en effet pas sa fascination pour les hommes du pouvoir, dont l’influence sur l’histoire est, à ses yeux, décisive. C’est d’ailleurs cette même analyse qui le pousse à créer, en 1930, un deuxième newsmagazine, « Fortune ». S’il n’est pas le premier magazine économique – la paternité en revient à l’Anglais James Wilson, fondateur de « The Economist » en 1843 -, il s’agit en revanche du premier magazine spécifiquement consacré à la vie des grandes entreprises américaines et à leurs dirigeants. Malgré la crise des années 1930, le titre connaît un développement très rapide. En dépit du chômage et des faillites, ou peut-être à cause d’eux, le public se passionne en effet pour l’histoire et le parcours des grands noms de l’industrie américaine, puisant dans leur réussite des exemples et, peut-être aussi, des raisons d’espérer…

Au milieu des années 1930, avec un tirage cumulé de l’ordre de 1,5 million d’exemplaires, « Time » et « Fortune » figurent déjà parmi les titres les plus lus aux Etats-Unis. En 1935, au terme d’une relation commencée quelques années plus tôt et marquée par d’innombrables crises, Henry Luce a épousé Clare Boothe, une ancienne éditrice de « Vogue » et de « Vanity Fair ». C’est elle qui persuade son mari de créer un magazine d’information illustré, une idée qu’elle avait soumise à Condé Nast mais que celui-ci avait refusée, trop accaparé alors par ses difficultés financières. Inspiré du magazine allemand « Berliner Illustrierte Zeitung » et de son homologue britannique « Illustrated London News », « Life » connaît, dès son lancement, en 1936, un immense succès, notamment auprès des classes populaires. Il faut dire que le titre marque une vraie rupture dans l’histoire de la presse. Il est le premier à faire de l’image photographique un élément d’information à part entière. Autre nouveauté : chaque événement est couvert non pas par un seul mais par plusieurs photographes envoyés sur le terrain. Chaque semaine, ce sont ainsi plus de 200 photographies qui sont publiées dans le magazine, signées des plus grands photographes de l’époque, comme Alfred Eisenstaed, Margaret Bourke-Whiten, Robert Capa ou bien encore Lee Miller. Avec « Life », le photojournalisme devient un genre à part entière. Un genre qui inspirera de très nombreuses expériences, dont « Paris Match » en France.

Le rêve d’une carrière politique
Le lancement de « Life » marque l’apogée de l’influence d’Henry Luce. C’est alors que le tycoon des médias, qui s’est rendu en Europe à plusieurs reprises et qui a été terrifié par ce qu’il a vu en Allemagne, commence à abandonner la neutralité qui était la sienne jusque-là pour devenir un adversaire résolu des régimes fascistes. S’il fréquente beaucoup les cercles du pouvoir, et notamment les milieux interventionnistes de Washington, il échoue en revanche à se faire nommer au département d’Etat, son rêve le plus secret. Violemment opposé au démocrate Roosevelt, qui ne l’aime pas, Luce affiche désormais ouvertement son soutien au Parti républicain, auquel il restera fidèle jusqu’à sa mort. Cette carrière politique, qui le fascine mais qui se refuse à lui, c’est finalement sa femme qui la mènera. Elue représentante du Connecticut en 1942, cette républicaine modérée sera choisie par le président Eisenhower comme ambassadrice des Etats-Unis en Italie…

Eisenhower, justement. Avec l’ancien commandant en chef des forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale, élu président des Etats-Unis en 1952, Luce connaît une véritable lune de miel. Il faut dire que, déçu par Roosevelt, le patron de presse l’a également été par Truman, auquel il reproche notamment son refus d’intervenir en Chine pour soutenir le régime déliquescent de Tchang Kaï-chek. Malgré l’hostilité d’une partie de la rédaction de « Time », Luce s’est en effet entêté à soutenir le leader nationaliste chinois, que le magazine avait élu homme de l’année dès 1938. L’arrivée au pouvoir de Mao, en 1949, meurtrit profondément celui qui n’a pas oublié son enfance chinoise. Elle accentue encore l’anticommunisme d’Henry Luce qui, dans les années 1950 et 1960, s’impose comme la ligne éditoriale dominante de ses magazines. Au fil des pages, « Time » et « Life » deviennent ainsi l’incarnation d’une Amérique sûre d’elle et de ses valeurs, dont la vocation est de diriger les affaires du monde. Quant à « Fortune », il fait la promotion des grandes multinationales américaines qui, aux yeux de Luce, incarnent le succès du modèle américain. Ces prises de position, auxquelles il restera fidèle jusqu’à sa mort, en 1967, peuvent prêter a sourire aujourd’hui. Survenant en pleine guerre froide, elles contribueront cependant à renforcer l’esprit messianique des Américains.

Source : Les Echos

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